Published: April 25, 2025
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Le sujet, explosif, est dans de nombreuses conservations en Syrie, en Israël, dans la région et ailleurs. Lors d'un entretien avec l'élu américain Républicain Cory Mills, Ahmad al-Sharaa aurait laissé entendre que la Syrie pourrait rejoindre les accords d'Abraham. Sous conditions. Une déclaration lâchée comme une bombe. Il est temps de faire le point car on lit tout, n'importe quoi, et sans contexte... 1/

Image in tweet by Cédric Labrousse

Cory Mills, proche de Trump, était en Syrie il y a quelques jours, avec un collègue. J'avais évoqué cette visite. C'est lors de cette visite, et d'un entretien avec le président, qu'il assure avoir abordé le sujet brûlant dans la région. 2/ https://x.com/CdricLabrousse/s...

Mais comment en est-on arrivé à une telle parole d'Ahmad al-Sharaa, dont le pragmatisme politique et géopolitique n'est plus à démontrer, sur ce sujet ? Le voilà accusé de "sionisme", "trahison", "vendu". Y compris chez ses partisans. Alors qu'il n'a, pour le moment, rien signé... 3/

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Reposons le contexte : tout d'abord, il faut préciser qu'Israël, malgré toutes les pitoyables manipulations et désinformations sur les réseaux, a toujours été dans la critique virulente d'HTS (anciennement Nusra). [non, Israël n'a jamais financé ni hébergé Nusra : il s'agissait de membre de l'ASL - Front Sud]. 4/

Le 7 mars 2025, le ministre de la défense israélien, Israel Katz, qualifiait encore les gouvernants de Damas comme des terroristes... Ambiance. 5/ https://www.google.com/amp/s/w...

Enfin, depuis le 8 décembre 2024, Israël n'a cessé de grignoter, depuis le Golan que Tel Aviv occupe illégalement depuis 1967, du territoire dans la zone neutre onusienne, puis du territoire syrien jusqu'au Mont Hermoun. Établissant des bases permanentes et des positions militaires. 6/ (Carte des services médias de Newsweek)

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Alors, comment on en vient à entendre Ahmad al-Sharaa prendre une telle position ? Lui qui a toujours, du temps d'al-Nusra, puis du JFS, puis HTS, soutenu la cause palestinienne, soutenant l'organisation, notamment, des manifestations de soutiens et de colloques à Idlib. 7/

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Et bien, comme je vous y invite souvent, il faut changer d'échelle. Quittons la Syrie et prenons l'angle régional. Depuis la chute de l'ancien régime, Ahmad al-Sharaa s'est rapproché de deux puissances régionales, rivales par ailleurs : la Turquie d'Erdogan et l'Arabie Saoudite de MBS. Ses deux premières visites officielles ont d'ailleurs eu lieu dans ces deux pays... 8/

Ces deux alliés sont appelés à devenir, avec le Qatar et les Emirats Arabes Unis (un pays qui considérait encore HTS comme terroriste en décembre 2024...), eux aussi rivaux et aux agendas divergents, des pays essentiels pour la reconstruction de la Syrie. Or, il faut se pencher sur les rapports de la Turquie, de l'Arabie Saoudite ou encore des Émirats avec Israël. Et on va vite comprendre que ce contexte explique beaucoup de choses. 9/

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Prenons la Turquie par exemple. Ce pays a reconnu l'existence d'Israël dès le lendemain de sa fondation. Je caricature à peine puisque dès 1949, la Turquie reconnaissait le nouvel État hébreu. Et jamais la Turquie, malgré toutes formes de pouvoirs qui ont dirigé le pays, n'est revenue sur sa position... 10/

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Une position, comme je le disais, qui a certes connu des aléas. Avec des suspensions d'accords, des suspensions de dialogues, etc... Mais jamais de ruptures de liens, diplomatiques, économiques ou commerciaux. Et cela y compris sous la direction d'Erdogan. 11/

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Et si les relations entre Tel Aviv et Ankara se sont dégradées, comme à d'autres reprises (rappelons-nous l'épisode de la flottille pour Gaza), elles connaîtront de facto une amélioration par la suite... 12/

Penchons-nous sur l'Arabie Saoudite. Trump n'a cessé, dès son premier mandat, d'encourager à un rapprochement entre ce pays et Israël. Les accords d'Abraham, ratifiés par plusieurs pays en 2020. Mais s'il avait obtenu le ralliement des Émirats, du Bahreïn, puis du Maroc, ce fut sans jamais obtenir l'aval de Riyad. 13/

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Un rapprochement est pourtant engagé, cette fois-ci sous les encouragements de l'administration Biden. Et en mars 2023, les rumeurs se confirment : l'Arabie Saoudite ont engagé une discussion de coulisses avec Israël. Et pourraient se rapprocher de la reconnaissance d'Israël. Et de la normalisation des relations. Mais la riposte brutale et terrible d'Israël sur Gaza, après l'attaque de terreur du 7 octobre 2023, mène la diplomatie saoudienne à suspendre le processus... 14/

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Mais la porte n'a jamais été totalement fermée... Et c'est cela que l'on va garder en tête. En janvier 2024, le représentant saoudien au Royaume-Uni, Kalid bon Bandar al-Saoud, lâche officiellement cette information : le royaume ne renonce pas à la paix avec Israël. Pour le moment, nous sommes en 2025, rien n'est signé. Mais les choses se feront, c'est désormais certain. 15/

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Enfin, puisque je les ai évoqués plus haut, évoquons les Emirats Arabes Unis de Mohammad bin Zayed. Et ce pays est justement un des signataires des accords d'Abraham. Il a même inauguré la vague de normalisation de 2020. Les Emirats qui avaient renoué, je le rappelle au passage, par la suite, avec Bachar al-Assad... 16/

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Comme vous le voyez, si l'on dresse un rapide panorama des soutiens et pays ayant décidé de participer à la reconstruction de la Syrie, on a quasiment une unanimité quant à la normalisation, déjà effective ou à venir, avec Israël. Seul le Qatar a une posture ambiguë. Si le pays ne reconnaît pas officiellement Israël, il commerce avec depuis les années 1990, avec des ruptures ici et là dans le temps... 17/

L'Arabie Saoudite, pour sa part, joue la partition suivante : elle reconnaîtrait Israël, via les accords d'Abraham, si Israël venait à reconnaître un État palestinien. Il faudra voir si Riyad tiendra longtemps cet argumentaire... Un argumentaire qui vise à ménager une partie de la rue arabe, qui fut parfois exaspérée des reconnaissances de Bahreïn, des Émirats ou encore du Maroc. 18/

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Maintenant que vous avez ce panorama en main, vous comprenez tout l'enjeu politique extérieur syrien. Ajoutons à cela la pression phénoménale de l'administration Trump via les sanctions, qui empêchent en large partie la Syrie de se relancer économiquement. Et vous obtenez une situation poussant Ahmad al-Sharaa à évoquer la question... 19/

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Et osons aborder le sujet business... Car loin des polémiques, de la désinformation, etc... Les pays de la région ont des agendas politiques et surtout économiques. Depuis des années, le projet d'une vaste réseau énergétique entre la Jordanie, Israël et la Turquie est sur la table sur la base de l'Arab Gas Pipeline. Un pays est nécessaire pour servir de passage. La Syrie. Et elle en aurait bien besoin : car elle pourrait prélever des revenus pour cette structure. 20/

Car, oui, établir des relations avec Israël, c'est aussi participer à un commerce régional où l'économie israélienne, un des plus prospères au Levant, est devenue incontournable. Le régime des Assad, par sa gestion déplorable du pays, et cela même sans évoquer la guerre civile depuis 2011, a plongé la Syrie dans le marasme. Et la guerre civile, du fait d'un pouvoir qui ne voulait pas partir, a plongé 90 % de la population sous le seuil de pauvreté en 2025... Il faut relancer l'économie au plus vite, avec tous les acteurs disponibles... 21/

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Ahmad al-Sharaa, homme au pragmatisme politique qui va finir par devenir un dicton, suscitant par ailleurs des critiques parmi ses propres soutiens dans la rue syrienne, se retrouve donc dans une configuration telle que je viens de la vous la présenter. 22/

Mais j'entends déjà des nostalgiques d'Assad dire qu'al-Sharaa trahirait une position historique de soutien à la Palestine. C'est surtout l'escroquerie du pseudo-soutien d'Assad à la Palestine qui n'a jamais existé. La Syrie a certes accueilli des réfugiés palestiniens (mais c'était avant l'arrivée au pouvoir des Assad et du Baath, simple rappel). Un cessez-le-feu est signé de longue date (document signé par l'intermédiaire des égyptiens) par la Syrie, d'Hafez al-Assad à l'époque, et Israël, établissant de facto une déconfliction entre les deux pays. Et même quand Israël a bombardé le projet nucléaire syrien près de Deir Ezzor, la Syrie d'Assad n'a jamais répondu. Et récemment encore, un général iranien a confirmé qu'Assad avait refusé de rejoindre la coalition des alliés iraniens pour réagir face à Israël depuis 2023... Alors, certes, la Syrie des Assad n'aurait jamais reconnu Israël. Une posture politique qui servait la communication du régime. Mais cela n'a jamais amélioré le sort de la Palestine... 23/

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Alors, au bilan... Ira ? Ira pas ? Signera ? Signera pas ? Le sujet est sur la table. Pour beaucoup de pays arabes, au delà de la solidarité historique avec eux, le sort des palestiniens semble compliqué, sinon scellé malheureusement. Et la perspective d'une existence d'un État palestinien dans un avenir proche, alors qu'Israël brise tout type d'initiative en ce sens, tout en ayant des capacités militaires terriblement efficaces et avancées, n'a cessé de s'éloigner. 24/

Ce n'est pas tant qu'ils veulent laisser tomber les palestiniens et les abandonner dans leur objectif d'avoir un État. Mais leurs agendas nationaux, leurs perspectives économiques et leur pragmatisme ont mené à tout ce que l'on a pu voir. Et ce sont ces mêmes dynamiques qui pourraient mener le nouveau syrien à, un jour, probablement pas demain, signer une reconnaissance officielle d'Israël. 25/

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Il est évident qu'une reconnaissance d'Israël par le pouvoir issu d'HTS est pour le moment évidemment exclue. En plein conflit qui dure à Gaza, alors qu'une partie du territoire syrien est occupée illégalement par Israël (mais pourra servir dans une négociation de normalisation), et alors qu'Israël qualifié régulièrement les dirigeants syriens de "terroristes", c'est intenable... 26/

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Mais les impératifs économiques urgents, les pressions extérieures, les positions déjà prises par nombre des alliés du nouveau pouvoir... Tout se positionne pour que le sujet soit désormais évoqué. Et c'est déjà inédit qu'il puisse déjà être ainsi mis en avant. 27/

En conclusion, et j'espère vous avoir donné les éléments pour saisir les raisons de cette parole glissée à un représentant américain, la Syrie ne va pas, dans l'immédiat, signe une reconnaissance israélienne. Mais tous les éléments contextuels favorisent et favoriseront, à un terme plus ou moins long (plutôt plus que moins dans la situation actuelle), une décision de ce type. Elle ne serait en aucun cas un poignard dans le dos des palestiniens. Mais une décision prise dans le contexte d'une Syrie détruite, ravagée, massivement pauvre, qui doit retrouver des perspectives économiques régionales et internationales... 28/

Sur ce, j'espère avoir apporté de quoi dénouer un petit peu le vrai du faux sur ce sujet hyper tendu... Et je vous souhaite une bonne soirée. Et je vous remercie d'être toujours plus nombreux. Encore 200 abonnés, que je ne peux citer dans le détail, ces derniers jours. Merci encore même si je reste une voix mineure et bien artisanale, parmi tant d'autres bien plus compétentes et connaisseuses, sur la question syrienne. 29/

Et vous êtes juste incroyables. C'est hyper gentil. Mais il y a tant de gens à lire ou suivre, qui publient certes moins, comme Wassim Nasr (bon, il oublie régulièrement), Thomas Pierret, Leila Vignal, Cécile Boex, Patrick Haenni, etc... La liste est tellement longue de ces gens qui, chacun dans leur domaine, font bien mieux que moi et maîtrisent bien mieux que moi leurs domaines.

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