"Mais il excuse beaucoup celui qui le maltraitait", relève Pierre Hecquet. Il dit : "je l'ai beaucoup cherché".
Cédric Jubillar a "des mots très forts sur son passé". "Il dit : 'je suis un raté de l'éducation', 'les coups ont remplacé les mots dans mon enfance'".
L'accusé revient ensuite sur son père biologique. "Ma mère était une gamine de 17 ans, lui, un trou du cul de 20 ans. Il a pas assumé, c'était le premier amour de ma mère. A 18 mois, il a voulu me reconnaître, mais ma mère a refusé", détaille-t-il.
"Il explique que sa mère l'adore, c'est un amour maternel très fort, très peu sanctionné. Il n'a pas souvent réfléchi à sa propre histoire", analyse l'expert.
Pierre Hecquet détaille ses conclusions : "il a une intelligence normale, quand les événements sont trop sollicitant émotionnellement, il se replie de manière défensive. Il s'exprime de manière très crue", détaille-t-il.
"La problématique d'identification au père est compliquée. L'image masculine n'a pas été rassurante, n'a pas été stable. Son émotion m'a parue extrêmement sincère (sur son grand-père)", ajoute-t-il.
"Il est égocentrique, jamais déstabilisé, il a beaucoup d'aplomb, une humeur qu'il décrit comme inaltérable, malgré les circonstances. Un ton enjoué dans les deux entretiens. Et j'ajouterais, une petite coloration de gaieté", décrit l'expert psychiatre.
"Il est tonique, présent, a de la répartie, une haute opinion de lui-même. Il est coléreux, manipulateur, capable de dissimulation. Il a eu peu de sanctions, donc un égo assez surdimensionné et une psychorigidité", ajoute Pierre Hecquet.
Concernant sa consommation très intense de cannabis - l'accusé a parlé de "10 à 25 joints par jour" à l'expert - Pierre Hecquet parle d'une "fuite en avant addictive".
"On n'insiste jamais sur le cannabis au long cours chez les ados, mais ça influe directement sur l'aspect maturatif de leur personnalité", pointe l'expert.
"Je n'ai pas perçu chez lui de culpabilité névrotique, ce sentiment d'interrogation coupable. Il sait s'adapter à l'interlocuteur, se montrer coléreux, et rapidement séducteur", pointe-t-il.
"Il est exempt de pathologie mentale", souligne l'expert. "A l'âge adulte, il fonde une famille, mais reste immature, psychorigide, égocentrique, méfiant et dans la dépendance au cannabis", détaille-t-il.
"On imagine mal ce que les événements infantiles peuvent laisser dans la personnalité. Il a été placé à l'âge de 2, 3 ans. Le passé conduit toujours au présent, d'autant plus quand, pendant l'enfance et l'adolescence, il y a des conflits non élaborés, non résolus", analyse-t-il.
L'expert observe que Cédric Jubillar nourrit "un sentiment d'échec" avec "un divorce conflictuel". "Peut- être qu'il y a eu un moment d'effondrement personnel, c'est une hypothèse", avance Pierre Hecquet.
La présidente lui demande si l'accusé présente "des troubles de la mémoire", car, quand il est questionné, il dit souvent ne pas se souvenir de tel ou tel moment. "Non, je ne me suis même pas posé la question", répond l'expert, un peu surpris.
"Sur les sujets émotionnellement mobilisateurs, il peut réagir de manière défensive, dire qu'il ne s'en souvient pas, et, de manière défensive, il peut ensuite dire exactement l'inverse. C'est compliqué pour lui de se souvenir : c'est très mobilisateur", note l'expert.
Répondant à une interrogation d'un des avocats généraux sur le lien avec sa mère, il dit : "on n'est jamais sevré d'une mère comme celle-là, on reste dépendant, avec une angoisse d'abandon mal maîtrisée, qui entraîne des troubles du comportement, des conduites délinquantes".
"Même si le lien est fort, quand ce lien se tend, on peut avoir l'impression que ce lien disparaît", ajoute-t-il.
L'avocat général lui demande si, "dans l'hypothèse d'une culpabilité", "un effondrement personnel" ne pourrait pas expliquer son "passage à l'acte".
"Je suis très prudent. Pour moi, il est présumé innocent. On m'a demandé de poser des hypothèses. J'apporte une réponse sur sa toute petite enfance. Je parle d'une angoisse d'abandon précoce, qui laisse un enfant et un adulte en insécurité", répond Pierre Hecquet.
"Vous avez pu dire qu'il ne présente pas de dangerosité psychiatrique", note l'avocat général. Quid d'une dangerosité criminologique ? "Je ne vais pas répondre à cette question, je ne peux pas me positionner : je ne peux en parler que quand un accusé reconnaît les faits", dit-il.
L'autre avocat général poursuit sur le fait qu'il est "très défensif sur plan émotionnel". Et interroge : "je vais mettre les pieds dans le plat : on est d'accord pour dire que reconnaître le meurtre de sa femme qu'on aime encore, c'est compliqué émotionnellement ?".
"Oui", répond l'expert.
"On est d'accord pour dire qu'il sur le qui-vive, qu'il montre beaucoup aplomb, qu'il a un peu réponse à tout, maîtrise son discours… Vous confirmez ?", poursuit l'avocat général. "Oui, répond Pierre Hecquet.
L'avocate de parties civiles Pauline Rongier note, dans une question qu'elle formule, que Cédric Jubillar "n'a eu aucun propos élogieux sur celle qui a partagé sa vie".
Sa consœur Géraldine Vallat, qui représente Nadine Fabre, la mère de l'accusé, lui demande s'il a perçu "du déni" chez l'accusé. "Je n'en sais rien. C'est sa façon d'avoir vécu les événements et comment il les a interprétés. Fidèlement, je les retranscris", répond l'expert.
Laurent de Caunes, toujours côté parties civiles, note que l'expert a perçu chez Cédric Jubillar un "ton enjoué". Pierre Hecquet confirme, et précise s'être demandé si ce n'était pas le signe d'un trouble de l'humeur, ou d'un trouble bipolaire, mais ce n'est pas le cas.
"Ca paraît inscrit dans sa personnalité, mais comme une façon d'être. Des personnalités surjouent ce côté gai (...) par peur de l'effondrement. Cette façon d'être est constitutionnelle des cicatrices de la petite enfance", analyse l'expert.
"C'est une manière de mettre à distance les choses douloureuses. La dépression me fait très peur, la tristesse me fait très peur", précise-t-il. "Est-ce que le remord peut faire très peur aussi ?", lui demande l'avocat. "J'irais pas jusque là", rétorque le psychiatre.
Alexandre Martin, avocat de Cédric Jubillar, lui demande s'il a perçu chez lui des traces de "choc carcéral". L'expert acquiesce. "C'est une chose d'aller à Seysses. C'est autre chose d'aller à Seysses à l'isolement", pointe-t-il.
"Ce sont des conditions de détention particulières. Effectivement, c'est violent", ajoute Pierre Hecquet.
L'audience est suspendue quelques instants avant la reprise de l'interrogatoire de Cédric Jubillar.
L'audience. L'avocat Mourad Battikh prend la parole et annonce que Donat-Jean M., l'amant de Delphine Aussaguel, souhaite se constituer partie civile.
Il lit un message envoyé par celui-ci ce matin : "Cédric m'a arraché Delphine et je suis victime de ça", pointe Donat-Jean M.
La présidente donne acte à sa constitution de partie civile. Donat-Jean M. sera représenté par Mourad Battikh.
On débute à présent l'interrogatoire de Cédric Jubillar. L'accusé se lève, il est vêtu d'un pull avec une bande grise au milieu, appuyé de ses deux mains sur l'avant du box vitré.
Le 15 décembre 2020 au matin, Cédric Jubillar explique : "je me suis levé aux alentours des 6 heures du matin, je suis allé prendre mon bus pour descendre au travail, j'ai rejoint mon patron qui m'a pris en charge dans son véhicule personnel, nous sommes allés sur le chantier".
L'accusé a posé du parquet flottant toute la journée. Puis il est rentré en bus.
Il pense être rentré chez lui aux alentours de 18h45.
La présidente l'interroge sur le nombre de joints qu'il a fumé ce jour-là. Hélène Ratinaud lui demande à quelle heure il fume le premier joint ? "Vers 7h moins le quart", indique-t-il, puis il précise qu'il s'en "roule un" juste après dans le bus, avant de rejoindre son patron.
"Et le troisième ?", demande-t-elle. "Vers la pause de 8h30/9h : je fais une pause cigarette", répond l'accusé. "Une pause cigarette, c'est une pause joint ?", demande la présidente. Cédric Jubillar acquiesce.
"A 10h je refais pause, à 11h, et après manger. Et l'après-midi, vers 14h, vers 15h, vers 16h, et quand il va me déposer au rond-point", détaille l'accusé d'un trait. "En résumé, c'est un joint par heure", observe Hélène Ratinaud.
Cédric Jubillar fume ensuite une autre joint sur son trajet jusqu'à son domicile.
La présidente note qu'il devait l'argent à une connaissance et que, lorsqu'il tente de retirer à la banque, le retrait est refusé. "Vous n'aviez plus d'argent sur votre compte", pointe-t-elle.
"Qu'est-ce que vous avez pensé ?", poursuit-elle. "Que ça allait être difficile jusqu'à la fin du mois", répond-il. "Et comment alliez-vous faire ?", demande-t-elle. "Comme je fais d'habitude : ponctionner un peu Delphine, ponctionner un peu les enfants", répond l'accusé.
"Vous aviez discuté du fait que vous preniez sa carte bancaire ?", interroge Hélène Ratinaud. "Oui, ça la dérangeait beaucoup. Elle était énervée, en colère", relate Cédric Jubillar.
L'audience est suspendue jusqu'à 13h30 : on entamera cet après-midi le soir du 15 décembre 2020 et la nuit suivante, lors de laquelle Delphine Aussaguel a disparu.
L'audience reprend : il est 13h34. La présidente aborde la soirée du 15 au 16 décembre 2020. Cédric Jubillar, se lève. Hélène Ratinaud rappelle qu'il a expliqué ce matin être arrivé chez lui vers 18h30/18h45.
L'accusé confirme : selon lui, Delphine Aussaguel était sur son téléphone et les enfants jouaient au Lego. Il joue avec jusqu'à environ 19h45. Elle leur donne le bain, lui prépare à manger : "je crois que j'avais fait des coquillettes et des cordons bleus".
Delphine Aussaguel se pose devant la télé, il va promener les chiens. Il rentre, demande à son épouse d'aller les promener à nouveau. Et fait un câlin à son fils et à son épouse. Puis il s'est endormi.
"Le 15 décembre elle est en congé", observe la présidente. "Oui, peut-être oui", répond Cédric Jubillar du tac-au-tac, avant d'être plus affirmatif : "enfin oui, oui oui".
Le couple dîne vers 20h30, dit Cédric Jubillar. "Vous mangez dans quelle partie de la maison ?", demande la présidente. "On mange sur la table du salon, devant la télé", répond l'accusé. Puis il débarrasse, "avec l'aide de Louis", précise-t-il.
Et c'est son épouse qui couche leur fille Elyah, et appelle son mari pour qu'il lui fasse un bisou. "Vers 21h" à peu près.
"Vous sortez pour quoi faire monsieur Jubillar ?", demande la présidente. "Pour fumer mon joint et sortir les chiens", répond l'homme. "C'est le énième joint de la journée", constate Hélène Ratinaud. L'accusé confirme.
Il estime être sorti entre "21h30 et 22h15" avec les chiens. Que fait-il en rentrant ? Il rentre et explique mettre son téléphone à charger parce qu'il n'a plus de batterie.
"On sait que vous avez joué à Game of Thrones et le jeu s'est éteint vers 22h04. Vous vous trouvez où quand le jeu s'arrête ?", lui demande la présidente. "Devant chez Lancelot", pointe l'accusé. "Donc à proximité de chez vous ?", demande la présidente.
"Même pas à 200 mètres, oui", confirme Cédric Jubillar. "Qu'est-ce qu'il va devenir votre téléphone ?", demande-t-elle. "Rien : je ferme les application et je mets en mode avion. Je vous dis... Il a pu s'éteindre tout seul, moi je ne l'ai pas éteint", affirme-t-il.
"Par manque de batterie ou parce que la charge n'était pas conséquente", précise-t-il. Son téléphone s'est éteint à 22h08. "Vous êtes où vous quand il s'éteint ?", demande la présidente. "Je dois être sous la douche", dit-il.
"Vous nous dites : 'à 22h04, je suis à 200 mètres de chez moi'. Ca fait court pour se mettre sous la douche à 22h08", constate la présidente. "Vous l'avez vu s'éteindre le téléphone ?", interroge-t-elle. "Non pas du tout", rétorque l'accusé.
"En quatre minutes, ça parait difficile que vous ayez parcouru 200 mètres, que vous soyez rentré chez vous, que vous soyez allé vous déshabiller et que le téléphone se soit éteint alors que vous entriez dans la douche", estime-t-elle.
Est-ce que Delphine Aussaguel a pris une douche ? Cédric Jubillar affirme ne pas se souvenir. "Vous aviez pu déclaré qu'elle avait pris une douche ce soir là", oppose la présidente. "Aujourd'hui, je ne sais plus si elle a pris une douche", lâche Cédric Jubillar, tendu.
"Quand vous rentrez, elle est où ?", demande la présidente. "Sur le canapé avec Louis", répond l'accusé. A 22h19, elle envoie une photo d'elle à son amant en combinaison short, "qui va être retrouvée dans le linge sale de la salle de bain", rappelle la présidente.
"A 22h19, c'est moi qui suis à la douche : elle ne peut pas y être en même temps que moi", estime l'accusé.
"Aujourd'hui vous dites : 'j'ai sorti les chiens pendant trois quart d'heure environ, j'ai fait un grand tour et je suis rentré à la maison entre 22h04 et 22h08", relève la présidente.
"Lors de votre première audition, vous n'aviez pas évoqué le fait que vous aviez sorti les chiens ce soir-là, mais que vous étiez sorti fumer un pétard. Vous avez dit : 'je bois un café et je marche jusqu'au champ, en face de l'allée de la maison'", rappelle-t-elle.
Et, devant le juge d'instruction, il avait dit : 'j'ai fait un café clope'. "Dans ces deux dépositions, vous ne parlez pas d'une promenade qui durait pour sortir les chiens", souligne Hélène Ratinaud.
