L'audience est suspendue quelques instants avant la reprise de l'interrogatoire de Cédric Jubillar.
L'audience. L'avocat Mourad Battikh prend la parole et annonce que Donat-Jean M., l'amant de Delphine Aussaguel, souhaite se constituer partie civile.
Il lit un message envoyé par celui-ci ce matin : "Cédric m'a arraché Delphine et je suis victime de ça", pointe Donat-Jean M.
La présidente donne acte à sa constitution de partie civile. Donat-Jean M. sera représenté par Mourad Battikh.
On débute à présent l'interrogatoire de Cédric Jubillar. L'accusé se lève, il est vêtu d'un pull avec une bande grise au milieu, appuyé de ses deux mains sur l'avant du box vitré.
Le 15 décembre 2020 au matin, Cédric Jubillar explique : "je me suis levé aux alentours des 6 heures du matin, je suis allé prendre mon bus pour descendre au travail, j'ai rejoint mon patron qui m'a pris en charge dans son véhicule personnel, nous sommes allés sur le chantier".
L'accusé a posé du parquet flottant toute la journée. Puis il est rentré en bus.
Il pense être rentré chez lui aux alentours de 18h45.
La présidente l'interroge sur le nombre de joints qu'il a fumé ce jour-là. Hélène Ratinaud lui demande à quelle heure il fume le premier joint ? "Vers 7h moins le quart", indique-t-il, puis il précise qu'il s'en "roule un" juste après dans le bus, avant de rejoindre son patron.
"Et le troisième ?", demande-t-elle. "Vers la pause de 8h30/9h : je fais une pause cigarette", répond l'accusé. "Une pause cigarette, c'est une pause joint ?", demande la présidente. Cédric Jubillar acquiesce.
"A 10h je refais pause, à 11h, et après manger. Et l'après-midi, vers 14h, vers 15h, vers 16h, et quand il va me déposer au rond-point", détaille l'accusé d'un trait. "En résumé, c'est un joint par heure", observe Hélène Ratinaud.
Cédric Jubillar fume ensuite une autre joint sur son trajet jusqu'à son domicile.
La présidente note qu'il devait l'argent à une connaissance et que, lorsqu'il tente de retirer à la banque, le retrait est refusé. "Vous n'aviez plus d'argent sur votre compte", pointe-t-elle.
"Qu'est-ce que vous avez pensé ?", poursuit-elle. "Que ça allait être difficile jusqu'à la fin du mois", répond-il. "Et comment alliez-vous faire ?", demande-t-elle. "Comme je fais d'habitude : ponctionner un peu Delphine, ponctionner un peu les enfants", répond l'accusé.
"Vous aviez discuté du fait que vous preniez sa carte bancaire ?", interroge Hélène Ratinaud. "Oui, ça la dérangeait beaucoup. Elle était énervée, en colère", relate Cédric Jubillar.
L'audience est suspendue jusqu'à 13h30 : on entamera cet après-midi le soir du 15 décembre 2020 et la nuit suivante, lors de laquelle Delphine Aussaguel a disparu.
L'audience reprend : il est 13h34. La présidente aborde la soirée du 15 au 16 décembre 2020. Cédric Jubillar, se lève. Hélène Ratinaud rappelle qu'il a expliqué ce matin être arrivé chez lui vers 18h30/18h45.
L'accusé confirme : selon lui, Delphine Aussaguel était sur son téléphone et les enfants jouaient au Lego. Il joue avec jusqu'à environ 19h45. Elle leur donne le bain, lui prépare à manger : "je crois que j'avais fait des coquillettes et des cordons bleus".
Delphine Aussaguel se pose devant la télé, il va promener les chiens. Il rentre, demande à son épouse d'aller les promener à nouveau. Et fait un câlin à son fils et à son épouse. Puis il s'est endormi.
"Le 15 décembre elle est en congé", observe la présidente. "Oui, peut-être oui", répond Cédric Jubillar du tac-au-tac, avant d'être plus affirmatif : "enfin oui, oui oui".
Le couple dîne vers 20h30, dit Cédric Jubillar. "Vous mangez dans quelle partie de la maison ?", demande la présidente. "On mange sur la table du salon, devant la télé", répond l'accusé. Puis il débarrasse, "avec l'aide de Louis", précise-t-il.
Et c'est son épouse qui couche leur fille Elyah, et appelle son mari pour qu'il lui fasse un bisou. "Vers 21h" à peu près.
"Vous sortez pour quoi faire monsieur Jubillar ?", demande la présidente. "Pour fumer mon joint et sortir les chiens", répond l'homme. "C'est le énième joint de la journée", constate Hélène Ratinaud. L'accusé confirme.
Il estime être sorti entre "21h30 et 22h15" avec les chiens. Que fait-il en rentrant ? Il rentre et explique mettre son téléphone à charger parce qu'il n'a plus de batterie.
"On sait que vous avez joué à Game of Thrones et le jeu s'est éteint vers 22h04. Vous vous trouvez où quand le jeu s'arrête ?", lui demande la présidente. "Devant chez Lancelot", pointe l'accusé. "Donc à proximité de chez vous ?", demande la présidente.
"Même pas à 200 mètres, oui", confirme Cédric Jubillar. "Qu'est-ce qu'il va devenir votre téléphone ?", demande-t-elle. "Rien : je ferme les application et je mets en mode avion. Je vous dis... Il a pu s'éteindre tout seul, moi je ne l'ai pas éteint", affirme-t-il.
"Par manque de batterie ou parce que la charge n'était pas conséquente", précise-t-il. Son téléphone s'est éteint à 22h08. "Vous êtes où vous quand il s'éteint ?", demande la présidente. "Je dois être sous la douche", dit-il.
"Vous nous dites : 'à 22h04, je suis à 200 mètres de chez moi'. Ca fait court pour se mettre sous la douche à 22h08", constate la présidente. "Vous l'avez vu s'éteindre le téléphone ?", interroge-t-elle. "Non pas du tout", rétorque l'accusé.
"En quatre minutes, ça parait difficile que vous ayez parcouru 200 mètres, que vous soyez rentré chez vous, que vous soyez allé vous déshabiller et que le téléphone se soit éteint alors que vous entriez dans la douche", estime-t-elle.
Est-ce que Delphine Aussaguel a pris une douche ? Cédric Jubillar affirme ne pas se souvenir. "Vous aviez pu déclaré qu'elle avait pris une douche ce soir là", oppose la présidente. "Aujourd'hui, je ne sais plus si elle a pris une douche", lâche Cédric Jubillar, tendu.
"Quand vous rentrez, elle est où ?", demande la présidente. "Sur le canapé avec Louis", répond l'accusé. A 22h19, elle envoie une photo d'elle à son amant en combinaison short, "qui va être retrouvée dans le linge sale de la salle de bain", rappelle la présidente.
"A 22h19, c'est moi qui suis à la douche : elle ne peut pas y être en même temps que moi", estime l'accusé.
"Aujourd'hui vous dites : 'j'ai sorti les chiens pendant trois quart d'heure environ, j'ai fait un grand tour et je suis rentré à la maison entre 22h04 et 22h08", relève la présidente.
"Lors de votre première audition, vous n'aviez pas évoqué le fait que vous aviez sorti les chiens ce soir-là, mais que vous étiez sorti fumer un pétard. Vous avez dit : 'je bois un café et je marche jusqu'au champ, en face de l'allée de la maison'", rappelle-t-elle.
Et, devant le juge d'instruction, il avait dit : 'j'ai fait un café clope'. "Dans ces deux dépositions, vous ne parlez pas d'une promenade qui durait pour sortir les chiens", souligne Hélène Ratinaud.
"Entre prendre 'un café clope' et aller dans le champ en face et faire une promenade qui dure entre 30 minutes et 40 minutes, c'est pas tout à fait la même chose", insiste-t-elle.
"Je la vois pas aussi grande que ça (la promenade) c'est vous qui me dites qu'elle a l'air grande", rétorque l'accusé. "Ah non monsieur ! C'est vous qui dites que vous allez jusqu'à la mairie et on sait où elle est la mairie", répond la présidente.
"Je ne ne sais pas : ça m'est pas venu à l'esprit de leur dire ça dès le début", répond Cédric Jubillar.
"Vous vous souvenez de la tenue de Delphine quand elle vient vous faire le câlin ?", demande la magistrate. "Non, pas du tout", lâche l'accusé du tac-au-tac, sans prendre la peine de réfléchir.
"Vous aviez dit qu'elle devait être en pyjama", relève la présidente. "Peut-être oui : je vous dis, je ne me rappelle pas si elle était habillée, en pyjama, l'un ou l'autre", répond-il. On sent l'accusé tendu, très très concentré. Il semble bien plus nerveux que vendredi.
"Vous vous êtes relevé ce soir-là ?", demande la présidente. "Non pas du tout", rétorque l'accusé. "Vous le savez, ce n'est pas la déposition de vote fils", commente la présidente.
"Je ne sais pas, il se trompe de soirée. Je ne me suis pas relevé : je me suis endormi quasi immédiatement", affirme Cédric Jubillar d'un trait.
"Louis a été entendu très rapidement : le 16 décembre après-midi. Et il dit deux choses : qu'il vous a déjà entendu vous disputer et qu'il est intervenu à plusieurs reprises pour vous séparer. Et, s'agissant de la nuit : il dit qu'il vous a entendu discuter", dit la présidente.
"Pourtant, je ne me suis pas relevé", insiste l'accusé. "On est la journée qui suit la disparition", pointe la présidente. "Tout à fait, il doit confondre la soirée", estime Cédric Jubillar qui n'en démord pas.
La présidente lit les constats du médecin qui a examiné Cédric Jubillar juste après la disparition de son épouse. Il constate "une lésion épidermique de 10 cm de long" au niveau de son bras droit. Et "une érosion cutanée de 3 cm long" sur son thorax.
"Celle au niveau du bras, c'était il y a très longtemps", affirme l'accusé, qui parle d'une "cicatrice". Pour celle au thorax, il ne sait pas, "peut-être quand j'ai porté le parquet contre mon corps… Mais si non, je ne vois pas comment j'aurais pu me faire mal", ajoute-t-il.
"En principe, les médecins légistes, quand ils notent qu'il s'agit d'une cicatrice, ils indiquent qu'il s'agit d'une cicatrice", relève la présidente.
Emmanuelle Franck, tendue, essaye d'intervenir. La présidente s'énerve. L'avocate de la défense dit que son client peut montrer sa cicatrice pour prouver ses dires.
Le rythme de l'interrogatoire, très intense, est un peu cassé par cette intervention. C'est peut-être voulu de la part du duo de défense.
L'avocate semble proposer à son client de se mettre torse nu pour qu'il montre la marque. "Je peux, je peux !", lance-t-il, s'empressant d'enlever le pull qui couvre son tee-shirt. La présidente monte le ton : "il n'est pas question que vous vous déshabilliez monsieur Jubillar !"
"Quelle explication avez-vous à la disparition de votre épouse ?", poursuit la présidente. "Justement, j'en ai aucune, mais j'aimerais en avoir une, pour l'amener à mes enfants", déclare Cédric Jubillar.
"Elle a pu se suicider ?", demande Hélène Ratinaud. "Je ne pense pas non", répond Cédric Jubillar. "Elle a pu disparaître volontairement ?", interroge-t-elle. "Je n'en ai aucune idée, j'espère pas", lâche Cédric Jubillar, dans une étrange réponse.
"Qu'est-ce qui aurait fait qu'elle serait disparue volontairement ?", demande la présidente. "J'en ai aucune idée, c'est ce que je vous dis, c'est pour ça que j'espère pas", déclare Cédric Jubillar.
"Sur la relation extraconjugale, vous en aviez la quasi certitude, mais il vous manquait la preuve et elle pouvait être faite soit par messages, soit par photo. On sait que Donat-Jean M. envoie une photo de lui à 22h53 à votre épouse", souligne la présidente.
"Je n'en ai pas connaissance", affirme Cédric Jubillar.
"Votre femme aimait ses enfants ?", lui demande l'un des avocats généraux. "Oui, mais c'est pas une raison pour laquelle elle voudrait pas s'en aller", estime Cédric Jubillar.
"Je suis d'accord, il y a des gens qui abandonnent leurs enfants. Mais le week-end du 12/13, vous préparez Noël en famille, achetez des cadeaux... C'est l'état d'esprit de quelqu'un qui va quitter sa famille ?", l'interroge l'avocat général.
"Non pas du tout ! Mais on ne sait jamais...", répond l'accusé.
"Elle est allée voir sa banquière le 15 (décembre) au matin, elle prend rendez-vous le 18 : c'est l'état d'esprit de quelqu'un qui va abandonner sa famille ?", insiste le magistrat. "C'est pas à moi qu'il faut poser la question", s'agace l'accusé dans son box.
Cédric Jubillar estime qu'on l'a poussé "à dire des choses" devant les magistrats instructeurs. "Vous avez vos trois avocats qui sont là ! Et on vous pousse à dire des choses ?!", s'agace l'avocat général. L'atmosphère est tendue. L'accusé a des spasmes, il bouge beaucoup.
Mourad Battikh, avocat de partie civiles, trouve "extraordinaire" qu'il dise ne pas connaître les habitudes de sa femme, sur le port des lentilles et des lunettes, alors qu'il vit depuis "quinze ans" avec elle.
"Vous ne savez pas si elle met des lunettes ou si elle met des lentilles, ça vous est parfaitement inconnu ?", s'agace-t-il. "C'est tout à fait ça", répond l'accusé.
Il se moque de l'accusé lorsqu'il affirme avoir partagé un câlin avec son épouse seul à seul pendant quelques minutes dans le lit, et qu'ils ne ne sont pas dit un mot. L'avocat n'y croit pas, au vu du contexte tendu dans le couple.
"C'est un beau moment suspendu, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes entre Cédric et Delphine !", lance Mourad Battikh.
"Exactement !", rétorque Cédric Jubillar.
Laurent Boguet rappelle que l'ancienne compagne de Cédric Jubillar, Jennifer C., affirme avoir recueilli ses aveux en détention.
