Jeudi 16 octobre, avant-dernier jour du procès de Cédric Jubillar : place aux plaidoiries de la défense, avec Emmanuelle Franck ce matin et son confrère Alexandre Martin, cet après-midi. Les voici tous les deux, stressés, il y a quelques instants. LT à suivre pour @franceinfo👇🏻
L'avocate fait les cent pas... L'audience va débuter dans quelques instants.
9h06 : l'audience est ouverte. Emmanuelle Franck est à la barre. "Quand j'y pense, mon coeur bat plus fort. Il y a derrière ce procès spectacle, derrière ce procès vitrine, deux frères et une sœur, silencieux et dignes", expose-t-elle en préambule.
"Il y a aussi deux invisibles qui attendent : Louis et Elyah. Deux orphelins de mère à qui on dira dans quelques heures s'il doivent vivre avec une histoire judiciaire qui leur contera que papa a tué maman", poursuit l'avocate.
"Il faut être sûr et certain pour leur dire cela. Peut-on l'être ici ?", interroge Emmanuelle Franck.
"Vous avez entendu cette armée d'accusateurs s'exprimer dans un ambiance de chasse à courre : ils étaient onze, nous ne sommes que deux. Mais nous sommes les dernières voix d'un homme écrasé depuis plus de quatre ans et qui ne sait plus comment dire qu'il est innocent", dit-elle.
"Il le dit certainement mal mais doit-il le dire en hurlant ? Doit-il le dire en pleurant ? Doit-il le dire en chuchotant ? Rien de ce qu'il dira ne satisfera personne !", déplore l'avocate.
"Il a mis le pied dans une machine à broyer, dans laquelle la mauvaise foi côtoie l'incompétence : dans quelle justice accepte-t-on qu'un dossier soit lu à micro ouvert par tout le monde ?", interroge-t-elle.
"Dans quelle justice accepte-t-on que des témoins témoignent en première intention dans la presse, avant que de voir les gendarmes, avant que de venir dans une cour d'assises, puis signer des contrats d'exclusivité pour des séries documentaires ?", tonne Emmanuelle Franck.
"Que penser d'une mère qui n'en est pas vraiment une, venue dire toute la douleur qui est la sienne ? C'est difficile d'accuser son fils, tellement difficile qu'on le refait au journal de 20h !", lance-t-elle en regardant l'avocate de Nadine Fabre à sa gauche.
Elle cite également le cas de "Marco", l'ancien codétenu de Cédric Jubillar, qui a raconté sa version sur RTL, "à Marc-Olivier Fogiel". "Quel crédit accorder à des témoins pareils ?", questionne-t-elle.
"On sent que ce sont des gens animés par l'espoir de devenir un jour quelqu'un, et si possible, sous les caméras. Il y a dans ce dossier trop de gens qui n'étaient pas grand-chose et qui ont voulu devenir quelqu'un", estime l'avocate.
"Comment accepter que des gendarmes, en proximité malsaine avec des témoins, qui auraient dû être un moment donné considérés comme des suspects, les conseillent, les dirigent, les rassurent et tout cela, hors procédure ?", demande-t-elle encore.
"La justice, la presse avant elle, les gendarmes avant elles, ont passé quatre ans à vous dire que vous ne savez à rien. Mais vous êtes les derniers remparts de ce cirque judiciaire ! Nous sommes ici dans ce que la nature humaine fait de pire !", tance Emmanuelle Franck.
Elle cite Eric Dupond-Moretti, au moment où il défendait Jacques Viguier : "je n'aime pas ce dossier, car je dois me battre contre l'imaginaire".
"A nous de nous battre contre des : 'il est impossible', 'il n'est pas improbable', 'il est vraisemblable'", énumère-t-elle.
"On a trouvé un truc magique : on prend plein d'indices, on les met dans une boite, et ça fait un faisceau ! On na pas besoin de tout savoir, ce n'est pas grave : on prend des petits trucs, on secoue la boîte et hop : une preuve !", lance-t-elle avec ironie.
"On peut condamner sur un faisceau d'indices. Mais il faut faire attention. Pour qu'un faisceau d'indices constitue une preuve, il faut regarde la qualité des indices, sur quoi ils portent, et s'ils sont convergents", souligne-t-elle.
"Les indices dont on va parler sont quand même très très loin du crime. Vous n'avez pas une scène de crime. Une pièce remplie de sang et là : ce serait un indice, l'indice qu'il se serait passé quelque chose et quelque chose de grave", poursuit-elle.
"Un écrivain a dit : 'quand je le vois de face, il est coupable. Mais de profil, il est innocent'. Alors, je vous demanderai de faire un pas de côté, et de regarder les choses de profil", déclare Emmanuelle Franck.
Elle cite le "dossier Zepeda", dans lequel l'auteur a été condamné pour meurtre, sans corps. Mais "on retrouvera partout du sang de la victime nettoyé" et il a été montré que l'auteur avait loué un véhicule et était allé dans un bois en pleine nuit. "Là, il y a des indices !"
"L'accusation a fait pendant quatre ans et demi ce qu'elle fait de pire : répondre en premier à la question de 'par qui ?' Et se dire qu'avec un peu de chance, on pourra répondre aux autres", pointe l'avocate.
"Vous savez, moi, je respecte les institutions : on n'est pas des voyous. Pourquoi on s'agace ? Parce que si moi, je respecte les fonctions de magistrat, de gendarme, en l'occurence, parfois, ils ne respectent pas eux-même leurs fonctions", considère-t-elle.
"On voit que les six premiers mois, il y a à peu près 400 témoins auditionnés, mais on ne les interroge que par rapport à lui. Que penser de cette maison pas finie ? Est-il quelqu'un de violent ? Ne l'est-il pas ?", détaille-t-elle.
"Oui : c'est la chronique d'un désastre judiciaire annoncé. Et monsieur Aurignac a bien fait de rappeler l'affaire Grégory : quelle brillante idée de rappeler cette affaire !", lance-t-elle, se moquant des réquisitions de l'avocat général hier, suscitant des rires dans le public.
"Vous savez, le journaliste de 'Paris-Match' dans l'affaire Grégory, on a l'équivalent là-bas, au fond de la salle !", lance-t-elle, faisant référence à un journaliste du "Parisien", qu'elle a maintes fois évoqué.
"Au bout de cinq ans, alors qu'on n'a aucune réponse aux questions essentielles, qu'on a engagé des moyens humains considérables, des moyens technologiques considérables, un demi-million d'euros... Et on ne trouve rien !", déplore-t-elle d'une voix forte.
"Et à aucun moment, on se dit que peut-être, on s'est juste trompé de scénario !", lance-t-elle encore.
"Dans toutes les enquêtes, on trouve un moment donné quelque chose !", poursuit-elle, citant l'affaire de la petite Maëlys, rappelant qu'une "micro trace de sang" a été retrouvée dans le coffre de Nordahl Lelandais.
L'avocate annonce le plan en trois parties de sa plaidoirie : elle commence par "les indices, dont on voudrait qu'ils constituent un faisceau".
Elle tente de discréditer la "griffure" que l'accusé aurait eu sur le bras, rapportée par Jennifer C., son ex-compagne, affirmant qu'elle "raconte n'importe quoi".

