Quelques réflexions sur l'European Readiness Roadmap : du bon (un peu), du moins bon (pas mal) et quelques gros soucis... 🧶 1/ https://defence-industry-space...
Dans le "bon", il y a quand même le consensus sur le réarmement européen. Les pays "désarmeurs" (Autriche, Malte et Irlande principalement au sein de l'UE) ne peuvent plus bloquer cette conscience commune que notre défense est insuffisante. 2/
Dans le "bon" également, on insiste sur la compatibilité et la complémentarité avec l'OTAN. L'Alliance demeure le socle commun de la plupart des membres, les non-membres ne peuvent bloquer ce fait. 3/
Enfin, le soutien à l'Ukraine est réaffirmé et la désignation de la Russie comme agresseur de l'Ukraine et menace durable contre l'Union est actée, ce que visiblement ni la Slovaquie ni la Hongrie n'ont empêché. 4/
Maintenant, dans le "moins bon" : une approche discutable des gaps capacitaires. Si la "liste des courses" a été arrêtée depuis l'an dernier par le conseil de l'UE et découle directement des gaps capacitaires constatés par l'OTAN et actés dans les capability targets 2025... 5/
...elle est en revanche assez floue dans certains domaines ("le maritime") et plus précise dans d'autres (la défense sol-air). Mais le plus crucial finalement dans cette approche capacitaire, c'est que la doctrine n'est pas là... 6/
Or c'est clef. Développer des capacités n'est utile que si on a à la fois un modèle de forces et une doctrine. Or pour l'heure l'UE n'en a pas et n'a pas à en avoir, et les États sont divisés sur ce sujet. Espérons que le "plus petit commun dénominateur" soit l'OTAN. 7/
...avec le risque que, in fine, l'Europe se dote de capacités qu'elle ne saura jamais utiliser sans les Etats-Unis, faute de "commandement". Au delà de cette approche capacitaire discutable, il n'y a pas de "théorie de la victoire" en soutien de ce réarmement. 8/
Le ton du propos est systématiquement défensif, sans approche dissuasive. Il s'agit, dans les airs, dans l'espace, dans les communs, de doter l'UE de boucliers. L'ambition étant très germanique dans sa vision de la guerre : "décourager par la défense, sans dissuader". 9/
Ce qui renvoie aux peurs de la Guerre Froide : l'Allemagne se sachant être le champ de bataille probable (y compris nucléaire), elle souhaitait éviter la guerre, "whatever it takes" et cette ambition de défense totale était bien ancrée dans les réflexions des années 1970. 10/
Ce jeu en "défense totale" de l'UE en 2025 (analogie avec le foot : check) n'est pas un plan pour gagner la compétition stratégique. On se limite à l'espoir que, si la Russie voit que l'Europe est "trop bien défendue", cette défense décourage. C'est une erreur grave. 10/
Si on refuse de tracer un chemin clair pour "gagner contre la Russie" qui ne se limite pas à "être mieux défendus", on n'y arrivera pas. La stratégie obsidionale pure laissera la Russie choisir le jour et l'heure de l'agression et parviendra toujours à "passer". 11/
L'évolution technologique, la dronisation, la massification des moyens de frappe à longue distance, mais aussi le cyberespace et l'ouverture de nos sociétés... Tout ça donne une "prime" à l'agression au détriment de la défense, fort compliquée pour longtemps. 12/
Face à un système défensif, quelle que soit sa puissance, l'agresseur parvient toujours à passer, que cela soit par ruse, saturation, contournement ou un mélange des trois. L'exemple israélien du 07 octobre 2023 devrait nous servir d'avertissement... 13/
Depuis des années, la droite israélienne promettait un "mur infranchissable" à base de haute technologie. Et il a été franchi. Par des bricoleurs. Le "mur anti drones" européen sera franchi de la même façon. Je partage les doutes exprimés récemment par le @CEMAT_FR . 14/
Non seulement ce "mur" ne sera pas suffisant pour décourager toute agression russe, mais - les crédits n'étant pas inépuisables - il nous empêchera d'investir dans des capacités de combat plus utiles ailleurs car son coût, sur les frontières et les côtes, sera immense. 15/
Avec un vrai risque de l'UE s'épuise comme l'URSS s'était épuisée à la fin de la Guerre froide, à tenter de suivre une compétition stratégique qu'on ne peut pas gagner vu le contexte mondial et l'état de nos économies. 16/
On note par ailleurs un immense angle mort du document : la défense au large. Le document évoque la multiplication des crises, mais ne souligne pas la vulnérabilité immense de l'Europe à la rupture de ses voies de communications. 15/
Le mot "naval" n'apparait pas, seul le mot "maritime" s'y trouve : on parle de la Baltique, de la Mer Noire... Mais pas du grand large. C'est un problème, car la sécurité au large repose largement, hors US, sur les Français et les Britanniques... 16/
Le seul "grand enjeu commun" détaillé est celui du projet de mur contre les drones, associé au verrouillage total de la frontière est, "du sol à l'espace". Alors qu'une réflexion sur la haute mer (fonds marins compris) était aussi importante que dans l'espace... 17/
Et dans tous les cas, le seul moyen de prévenir une agression russe n'est pas de la décourager, mais de la dissuader. La dissuader, en investissant dans des capacités offensives, pour faire comprendre à Moscou que toute attaque aura un cout bien supérieur au bénéfice escompté.17/
Espérons donc que ce plan et cette lubie de la ligne Maginot anti-drones de la frontière Est ne sera pas un gouffre qui siphonnera l'initiative ELSA de frappe dans la profondeur, qui est bien plus cruciale pour dissuader la Russie. 18/
Enfin, la volonté, une fois encore, d'organiser un "marché commun" de la défense se heurte à la réalité d'une souveraineté nationale que personne n'est prêt à abandonner. Les matériels de guerre ne seront jamais fongibles comme des voitures. 19/
Et le "joint procurement" n'est pas forcément associé à la "European production". Cela signifie que, forcément, on ira acheter en (grande?) partie ailleurs (aux Etats-Unis, en Corée), plutôt que de se forcer à produire en Europe... 20/
Bref : quelques pas en avant, trop lents, pour le réarmement européen, mais avec une approche plus que discutable, qui est dans l'ADN de la Commission : pas de vision "gagnante", pas de doctrine claire, un attachement au marché "par principe", une obsession trop défensive. FIN
